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I UNIVERSITÉ D’ÉTÉ EN TRADUCTOLOGIE – 20 au 24 juillet 2015 (suite)

Rappel : ce document est la suite des quelques notes prises à l’Université d’été en Traductologie en France, qui a eu lieu du 20 au 24 juillet à l’Abbaye de Valloires (Picardie).

L'Abbaye vue du jardin

L’Abbaye vue du jardin

Jean-Yves MASSON, professeur de littérature comparée, traducteur, écrivain et critique littéraire, dans « Traduire le rythme » a centré son discours sur la traduction de poésie : le rythme, le son et le sens. Son objectif était de dédramatiser le défi qu’elle représente et de relativiser les positions tranchées de certains théoriciens et poètes du XXe siècle. Il faut – dit l’auteur – transposer « en douceur » et en « harmonie ». En guise d’introduction, les questions les plus fréquentes des pratiques de traduction, du XVIe siècle à nos jours, ont été posées. D’abord, celles concernant le fond et la forme : faut-il traduire le fond ? La forme ? Les deux ? Il répond en citant Racine « ma pièce est faite, je n’ai qu’à l’écrire », c’est-à-dire, que le contenu et la forme s’envisageaient séparément, or les romantiques, eux, nous ont légué un crédo « on ne peut pas séparer le fond de la forme ». Concernant la question faut-il traduire en vers ? J.-Y. Masson répond qu’avant le vers n’était pas sacralisé, la science s’écrivait en vers ! Comment traduire un poème ? Les réponses sont multiples, ainsi que les débats entre les poètes : faut-il traduire en fonction de la tradition poétique de l’auteur d’origine ? Faut-il privilégier la forme ? Efim Etkind, qui accuse les traducteurs d’avoir abandonné le souci de forme « le squelette sémantique », traduisant seulement selon le sens répondrait que ceci « résulte d’une paresse, voire de l’incompétence ». Alors, doit-on réserver la traduction des poèmes aux poètes ? J. Y Masson pense que non, mais il est permis de dire que le traducteur doit devenir poète par le fait d’être investi par le souffle de l’auteur.
Selon J.Y. Masson, la traduction doit devenir une re-création, le traducteur doit être lui-même poète car la faculté d’imagination devient plus importante que celle d’entendement dans la vision romantique de la traduction. Lire un poème c’est récréer le poème en soi avant même de le traduire dans une autre langue. J. Y. Masson insiste sur la nécessité d’une traduction re-créationniste, le traducteur doit avoir cette faculté créatrice.
Concernant la rime il nous dit que dans la langue française les accents ne sont pas des accents de mots, mais de phrase, l’accentuation se trouve dans la syllabe finale. Dans les recherches des travaux actuels, la rime ne peut pas avoir comme fonction de marquer la fin du vers, il est évident que dans un poème non rimé nous savons reconnaître un vers, indépendamment de toute notion de rythme. Dans les vers réguliers on renonce souvent à garder quelques éléments du sens, c’est une possibilité qui est offerte, mais ne doit pas être absolue, selon lui, la traduction des poèmes nous apprend la relativité, le poème lui-même n’étant pas absolu. Plutôt que s’obstiner à récréer la rime – nous savons bien qu’il y a de poésie en prose – il faut récréer le rythme (attention néanmoins car chaque langue a son propre rythme, on ne pourra pas récréer donc le même rythme). Selon lui, il faut retrouver la pulsation rythmique car elle accomplit une fonction fondamentale dans l’écriture poétique. La traduction de la poésie doit renoncer parfois aux signifiants. J.-Y. Masson conçoit le rythme comme une propriété que la poésie porte, « la poésie est le laboratoire de la langue », elle forme à la prose. Il ne croit pas, néanmoins, à la sacralisation de la poésie.

• Dans l’atelier intitulé « La traduction poétique face au problème des formes fixes, l’exemple du sonnet » illustré par des textes d’Efim Etkind, Y. Bonnefoy, Henri Meschonnic et A. Berman, J.-Y. Masson a remarqué la difficulté que les traducteurs ont à se détacher du signifiant de l’original, surtout dans des pairs de langues rapprochées et nous conseille, lors que nous avons à traduire des textes anciens, de traduire pour le présent, à ce propos il s’est donné une règle : pas d’archaïsme, mais réinvestir des mots qui existaient à l’époque du texte original et qui sont toujours d’actualité. Finalement, il nous a mis en garde sur le fait qu’une traduction jugée correcte aujourd’hui ne le sera peut-être plus dans trois siècles.

David ELDER, professeur de langue et de littérature française, a présenté son cours « Traduire la poésie moderne et contemporaine ». Spécialiste de Paul Valéry, poète-penseur, il a développé son discours autour des pièges de la traduction du texte poétique. S’appuyant sur quelques citations de P. Valéry : « La traduction est une véritable science des manières de voir », « l’artiste traduit non mot par mot, mais effet produit par effet à produire » ou bien « La poésie n’a pas de sens sans sa voix », il a donné quelques clés pour la traduction de la poésie selon certains poètes contemporains. Ainsi, Edgar A. Poe, conseillait cette équation circulaire : symétrie et consistance produisent vérité et beauté. Valéry prônait la combinatoire, connexité, cohérence et la résonance. Paul Claudel parlait de poésie vibratoire. Pour Derrida le rythme et le souffle sont essentiels.
Lors des exemples observés, D. Elder nous a mis en garde à propos de la répétition des sons car en essayant de reproduire une allitération nous pouvons tomber dans le piège de la cacophonie ! Il a insisté sur la perception de quelques mécanismes du texte poétique d’origine afin de mieux cibler sa traduction.

• Lors de l’atelier il était prévu d’étudier des extraits de travaux d’Y. Bonnefoy, René Char, Paul Claudel, S. Mallarmé, F. Ponge, A. Rimbaud et P. Valéry.

Camille FORT, traductrice et professeur de littérature britannique et traduction, a présenté le cours « Traduire pour la jeunesse ». Il s’agit d’une réflexion sur les conditions, les enjeux et les obstacles particuliers à ce genre. Trois aspects liés aux contraintes ont été abordés. D’abord, l’établissement d’un dialogue « polyphonique » entre l’auteur, le traducteur, l’éditeur et l’illustrateur. Dans son cas il lui a été, par exemple, exigé de franciser les noms, de récréer le monde des enfants pour qu’il soit familier aux Français ou de contextualiser l’environnement. L’éditeur est présent du début à la fin, il donne des consignes rigides, comme imposer le présent – temps familier à l’enfant au lieu du passé simple ; enfin, les décisions finales lui appartiennent. Ensuite se pose le problème des illustrations : tous les aspects gommés auparavant dans le texte peuvent réapparaître dans les images, ce qui crée des incohérences et suspend l’illusion référentielle. Il est absolument nécessaire de créer une continuité texte-image. Finalement, La traduction de littérature infantile et de jeunesse oblige à s’interroger sans cesse pour qui on traduit, qui est cette « jeunesse », qui sont ces « enfants », traduit-on seulement pour enfants ou bien pour adultes aussi ? – ce qui rejoint le discours d’Isabelle Nières-Chevrel. Pour C. Fort, l’enjeu est de reconstruire en langue française l’équilibre entre le « connu » et l’ « étrange ». Le traducteur doit souvent réinventer le langage pour enfant, certains textes étant répétitifs lexicalement, il est tenté d’élaguer ou de chercher des synonymes afin de rompre la monotonie du texte. Il faut rester attentifs à l’intertextualité, la présence des chansons sont fréquemment un clin d’œil.

• L’atelier s’est avéré pratique et ludique, axé sur la traduction collective quelques textes. La traduction de l’humour était incontournable, souvent il est dit à son égard qu’il n’est peux pas être traduit ou bien qu’il retiendrait une part d’ « intraduisible ». Néanmoins, il est toujours possible de réinventer un effet humoristique par des moyens plus au moins proches ou fidèles. Il s’agit de traduire ce qui fait l’humour, son esprit. Le rire a une fonction pédagogique, ce qui implique un impératif catégorique de le traduire, il faudra donc travailler sur le phrasé humoristique et faire attention aux images car elles sont aussi investies d’une fonction humoristique et très souvent prennent un espace important, ce qui restreint la place du texte – nous ne pouvons pas utiliser les notes de pied de page !
Enfin, il faut se poser les questions suivantes : ce qui fait rire l’adolescent Français fera rire l’adolescent Anglais ? Si j’introduis un effet subversif, l’éditeur l’acceptera-t-il ? Ce qui me fait rire adulte fera rire un enfant ? Fort heureusement, le traducteur a à sa disposition plusieurs techniques traductives et il n’est nullement nécessaire de rendre chaque technique du texte original par la même dans le texte final – ce qui rejoint le discours des intervenants précédents –, à guise d’exemple, elle explique avoir utilisé des calembours à la place d’allitérations.

Les coquelicots - jardin de l'Abbaye

Les coquelicots – jardin de l’Abbaye

Sündüz ÖZTÜRK KASAR, professeur de traduction et de traductologie. Lors de son cours intitulé « Traduire l’implicite dans un texte énigmatique » S. Öztürk a développé tous les aspects de l’implicite. Dès préliminaires notionnels – savoir ce qu’est l’implicite et ce qu’est un texte énigmatique – à comment décrypter les signes qui instaurent l’énigme dans un texte littéraire et quelle est la part de l’implicite dans la constitution de l’énigme. Le traducteur d’un texte énigmatique doit apprendre comment saisir, lire et interpréter les singes qui l’amènent à la résolution de l’énigme.

• Lors de l’atelier, il était prévu d’étudier les enjeux et défis de la traduction de l’implicite dans Sarrasine de Balzac, texte idéal pour illustrer ses propos. Il s’imposait une analyse du contenu et de la problématique du texte, suivi d’une brève analyse sémiotique du texte.

Denise LAROUTIS, traductrice et éditrice, a présenté son cours à caractère pratique « Traduire ou ne pas traduire Sur le rivage de Rafael Chirbes ». Dans un premier moment, il a été question de vérifier le processus de la traduction éditorial : le contrat, l’estimation du temps nécessaire à la traduction, les délais et leur possible négociation, les relectures, les épreuves, les possibles rééditions. Deuxièmement, D. Laroutis a parlé du livre de Rafael Chirbes qu’elle a traduit. Un ouvrage perlé de petits textes où le lecteur est invité à suivre la pensée d’Estéban, le protagoniste, car aucune indication de qui est le narrateur n’est donnée. Le texte est ainsi un flou des pensées et d’histoires, celle de trois générations. Ce qui va rendre difficile la lecture et son interprétation.

• Lors de l’atelier, D. Laroutis nous a invité à regarder le texte original de R. Chirbes et sa traduction en français, afin d’observer les difficultés de traduction et les stratégies qu’elle a mises en place pour les surmonter. Le problème de la traduction des registres linguistiques a été mis en lumière.

Viviana AGOSTINI-OUAFI, professeur d’italien, de linguistique et de traduction, a intitulé son cours « Approches des théoriciens en Italie de 1920 à 2003 : du débat philosophique ». Parce que l’histoire de la traduction de chaque pays est prise dans son contexte politique, elle s’est interrogée sur l’impact des théories émises à certains moments de l’histoire sur les traductions faites à ce moment-là. Quel est lien entre la pratique et la théorie ? En menant ces travaux, elle s’est aperçu que dans l’histoire de la traduction en Italie existait un trou béant fait des mensonges et de non-dits. Elle ainsi passé en revue les théoriciens et leurs publications, celles du fasciste Giovanni Gentile (1875-1944) ayant émis une théorie de la traduction en 1920 proche des théories linguistiques de W. Von Humboldt. Dans cette théorie il conçoit la traduction à l’instar de Goethe qui dit « tout écrivain est un traducteur de soi-même », car toute lecture d’un texte, même dans notre langue, est une opération de traduction et lire c’est traduire au niveau de la pensée. Elle a aussi étudié les théories de Benedetto Croche (1866-1952), philosophe et politicien italien – libéral – qui répond négativement à la théorie de son ancien collaborateur, B. Croche, en prônant l’impossibilité de la traduction car elle « détruit le texte et regorge d’interprétations trop larges ». Cette dernière théorie a influencé, jusqu’aux années 80, la réflexion sur la traduction en Italie et à l’étranger : G. Steiner cite B. Croche à plusieurs reprises, U. Eco ne prend pas en compte l’approche herméneutique de G. Gentile. Les raisons seraient politiques : G. Gentile a signé le manifeste fasciste et G. Croche le manifeste antifasciste. De 1920 à 1960 le problème des intellectuels italiens a été de voir comment dépasser Croche sans être anti-crochien puisqu’il s’avérait difficile d’être opposé à ce père spirituel. Ce n’est qu’à partir de 1980 que nous avons pu avoir accès aux théories de la traduction anciennes.

• Dans l’atelier était prévue l’étude de théoriciens de la traduction, des extraits des textes de Gentile et Croche, ainsi que les approches herméneutiques au XXe siècle.

Magdalena NOWOTNA, a enseigné la traduction littéraire et la traductologie. Elle nous a parlé des « Fondements sémiotiques de la traduction » – les fondements théoriques étant la linguistique énonciative, (E. Benveniste), la philosophie phénoménologique (M. Merleau-Ponty) et la phénoménologie du langage ( J.-C. Coquet). La traduction étant non seulement factuelle, mais aussi conceptuelle, la théorie a donc besoin de la pratique et vice versa. Il y a une théorie sémiotique qui étudie les instances enonçantes, le traducteur doit fournir une traduction fidèle de ces instances car elles sont – affirme M. Nowotna – le pilier de l’œuvre et « si l’on les supprime dans la traduction le texte n’aura pas le même air ». Elles doivent donc trouver leur place identique dans la traduction, sinon on défigure le texte final. Le traducteur est traversé par deux forces – éléments de l’identité de l’instance – l’une « immanente », qui vient de nous, et l’autre « transcendante ». Magdalena Nowotna propose un procédé pour construire les instances dans le texte qui consiste à analyser la nature des instances, à établir une échelle des priorités et à savoir par quoi commencer et par quoi terminer la réflexion et la pratique traductive, puis à traduire.

• Lors de l’atelier, nous avons vu que les instances de l’énonciation sont des identités modulables en fonction de l’idée de l’auteur et mettent l’accent sur la production de l’énoncé, ce qui nous permet de transmettre l’identité textuelle. Dans le texte, qui n’est pas « plat », nous devons déceler les éléments porteurs, très importants, dont la traduction n’est pas variable, contrairement aux éléments non porteurs ou secondaires dont la traduction peut être variable. Par exemple, les métaphores sont souvent des éléments porteurs.
Nous avons analysé trois traductions du poème Fatum (C.K. Norwid, 1840) afin de voir comment les éléments se combinent dans la grammaire contrastive. Nous avons ainsi constaté que la traduction de M. Nowotna a donné priorité à l’importance d’éléments porteurs qui sont ici fatal et regard. Tandis que la traduction de R. Legras a donné priorité à la rime, ce qui pour Nowetna a donné lieu à des écarts de sens terribles : ainsi la traduction « coup d’œil » au lieu de « regard » lui semble grave car derrière le texte il y a la conception de l’auteur sur « le regard artistique qui peut changer le monde ». Le choix de traduction « coup d’œil » efface donc d’un trait cet aspect important du poème. Ainsi quelqu’un qui ne dispose que de cette traduction, n’a pas accès à toute la philosophie de l’auteur – la victoire consiste à traiter le Malheur comme un objet artistique, à se battre autrement. La traduction de F. Konopka a dit autrement, sa traduction est riche – il ajoute des adjectifs – tandis que le texte original est sobre. La nature du poème a été changée, Greimas disait « quand on dit autrement, on dit autre chose ». J’ai retranscrit ici le poème et les traductions analysées lors de l’atelier :

FATUM (C.K. Norwid, 1840)

Jak dziki źwierz przyszło Nieszczęście do człowieka
I zatopiło weń fatalne oczy…
– Czeka –
Czy człowiek zboczy?

Lecz on odejrzał mu – jak gdy artysta
Mierzy swojego kształt modelu –
I spostrzegło, że on patrzy – co? skorzysta
Na swym nieprzyjacielu:
I zachwiało się całą postaci wagą
I nie ma go!

FATUM (Traduction de M. Nowotna)

Comme une bête sauvage le Malheur est venu vers l’homme
En plongeant en lui son regard fatal
– Il attend –
L’homme s’écartera-t-il ?

Mais l’homme l’a regardé en retour, tel l’artiste
Mesurant la forme de son modèle ;
Et le Malheur s’est aperçu que l’homme regarde
comment pourra-t-il tirer parti de son ennemi :
Et il a vacillé de tout son poids
– Et il n’est plus là !

FATUM (Traduction de R. Legras)

Vers l’homme, le malheur est venu comme un fauve…
Il plonge en lui ses yeux méchants :
Il attend…
Que l’homme, peut-être, se sauve ?

Mais ce coup d’œil l’homme pose sur lui d’un artiste prenant d’un modèle mesures ;
Le Malheur s’aperçoit que son regard procure
Avantage à son ennemi !
Il vacille alors de toute sa masse…
Disparaît sur place !

FATUM (Traduction de F. Konopka)

Menaçant et cruel, grondant ocmme une bête,
Le Malheur vint à l’homme et brutal se carra…
– Il guette –
Si l’homme obliquera ?

Mais l’homme le toisa de ce regard sévère
Dont l’artiste contemple un nu ; et ce voyant
Le malheur s’aperçut qu’il cherchait seulement
Quel profit il pourrait tirer de l’adversaire…
Et du coup s’ébranlant – ô prodige inouï ! –
Le Malheur chancela, pâlit, s’évanouit.

Jean PEETERS, professeur de linguistique et traductologie, a centré son cours autour des « Approches sociolinguistiques de la traduction :

Cours de Jean Peeters dans le refectoire

Cours de Jean Peeters dans le refectoire

cadres et limites». L’objectif de son cours était de nous inviter à porter un regard critique sur la traduction et certains concepts et de mieux comprendre les liens qui unissent le linguistique et le sociologique en traduction. La traduction s’inscrit dans le domaine des sciences humaines. Étant un phénomène « humain », ses contours varient selon les époques et le contexte. Elle est un phénomène global : qu’est-ce la traduction avec tout ce qui arrive autour ? J. Peeters s’est intéressé à l’étude de la traduction comme acte linguistique (parole articulée, sens construit), comme relation sociale, comme conduite valorisée et en tant que dispositif outillé. Il a porté une réflexion sur la dimension sociolinguistique de la traduction : sa définition, comment saisir la complexité de tout discours humain, spécialement de la traduction, l’identification des mécanismes linguistiques et sociologiques à l’œuvre. Il s’agit, a-t-il conclu, d’éviter les excès des discours seulement linguistiques ou seulement sociologiques.

Christine DURIEUX, professeur émérite, a enseigné la traduction spécialisée et la traductologie à l’ESIT. Dans son cours « Quelles stratégies en traduction spécialisée ? » elle a mis en exergue le fait que la traduction ne met pas des langues en contact, mais des humains, qu’elle met en contact, non pas des lecteurs passifs, mais actifs et des rédacteurs et de récepteurs, autrement dit, qu’« un texte sert à quelque chose et à quelqu’un ». La traduction spécialisée joue un rôle dans la vie économique et politique, en conséquence le traducteur est un maillon dynamique dans la chaîne de la communication qui suit une démarche cognitive à double détente : comprendre pour faire comprendre. Elle fait le constat que le contenu spécialisé offre une résistance car il ne s’offre pas à la compréhension de façon instantanée, ce qui demande une phase de documentation terminologique préalable. C. Durieux nous met en garde : le support de publication où la traduction va être publiée est très important et cite Danica Seleskovitch qui prônait le postulat de « non-agressivité du lecteur » – le contexte permettant du donner du sens au lecteur ce n’est donc pas la peine d’expliciter davantage. Nous devons chercher l’efficacité et la pertinence et pour vaincre la résistance mentionnée ci-dessus, le traducteur a toute une palette de stratégies à mettre en place en fonction de la destination de la traduction et de ses destinataires, elle affirme qu’ « il n’y a pas une seule façon de traduire, mais plusieurs stratégies à mettre en place ».

• Ainsi, lors de l’atelier pratique nous avons étudié quelques stratégies de traduction, je ne cite ici que quelques-unes en guise d’exemple : les xénismes, mot ou phrase empruntée tel quel à une langue étrangère sans être traduit – le xénisme est, par conséquent, attaché à sa culture d’origine –, à l’instar de Thanksgiving ; l’incrémentialisation, ajout d’un mot simple afin de permettre al lecteur de comprendre, comme dans l’exemple : Thanksgiving traduit par « la fête de Thanksgiving » ; La naturalisation, à l’instar de Christmas season traduit en français « fêtes de fin d’année » ou « périodes des Fêtes» (de Noël jusque l’Épiphanie), ou shopping day par « jour béni pour les magasins » ou plus banalisé encore « jour de grande affluence dans les magasins ».

Nicolas FROELIGER, traducteur pragmatique et professeur de traduction. Le cours « La traduction professionnelle à l’heure de la révolution numérique », qui renvoie à son dernier ouvrage, Les noces de l’analogique et du numérique. De la traduction pragmatique (2013), avait pour but de montrer en quoi les métiers de la traduction sont au carrefour de deux modes de pensée contradictoires, mais qui devraient devenir complémentaires : analogique – fondée sur le critère de la ressemblance – et numérique, propre des sciences exactes et fondée sur le raisonnement scientifique. Nicolas Froeliger s’intéresse à la traduction pragmatique et il l’a défini comme la « pratique de traduction des textes à visée communicative sans visée esthétique ou émotionnelle», contrairement à la traduction littéraire. N. Froeliger donne quelques caractéristiques essentielles de la traduction pragmatique : « la centralité du sens, sa pratique cibliste, le réel comme variable de contrôle et le texte traduit envisagé comme un produit à l’intérieur d’une chaîne de communication et « unité de traduction pertinente ». La traduction pragmatique a une composante analogique : « la traduction est un art » – dit Larbaud – avec une dimension émotionnelle, voire sexuelle – disent G. Steiner ou J. R. Ladmiral, mais aussi un large investissement numérique, comme le clame Xosé Castro Roig (2003) : « Un traducteur sans ordinateur, c’est comme un chauffeur de taxi sans taxi ». Les sujets techniques sont emblématiques de la traduction pragmatique. Ils regorgent de qualités analogiques – clarté concision, visée communicative, orientation vers la cible – pour un substrat qui renvoie aux modes de pensée numériques. Or, attention ! « If you can’t translate with pencil and paper then you cannot translate with the last information technology » (Brian Mosson, 1999, p.20), c’est-à-dire qu’avant d’acquérir la compétence informatique il faut avoir acquis la compétence translative, bien évidemment. Il s’est interrogé sur la façon dont les traducteurs conduisent leur pensée et la signification, en traduction pragmatique, de l’expression « faire du son mieux ». La traduction – nous dit-il – joue davantage sur la méconnaissance, sur ce que l’on ne connaît pas, il s’agit de gérer le « différentiel de savoir » entre auteur et traducteur, puisque tout ce qui relève de la certitude du sens pour l’auteur d’un texte, relève en fait de l’incertitude pour le traducteur, qui doit interpréter le texte de départ. On met en évidence le processus de pensée de manière que le texte final devient transparent et fluide (le traducteur brille par son absence). Pour conclure, il a insisté sur la nécessité de relativiser toute traduction, l’objectif étant de « rendre non pas des traductions parfaites (chimère), mais des traductions acceptables, c’est-à-dire, aptes à répondre à une demande ».

• Dans l’atelier il était prévu de montrer, à partir d’exemples, les relations entre terminologie et traduction et de s’interroger à propos de l’utilité que revêt la première au service de la seconde.

Sylvie MONJEAN DECAUDIN, juriste de formation, traductrice expert de justice et enseignante spécialisée en traduction juridique. Son cours « La traduction juridique : fonctions et enjeux » s’est voulu pratique et interactif. Le public a été sollicité afin de réfléchir ensemble sur les points qu’elle souhaitait mettre en exergue. Elle a ainsi mis en lumière le caractère pragmatique de la traduction juridique et ses trois fonctions principales : elle sert à créer la norme, à l’appliquer et à la commenter. Cette typologie conduit à une typologie fonctionnaliste des traductions juridiques. Le traducteur doit savoir analyser les fonctions de la traduction du droit et savoir les dissocier des fonctions du texte source – celles-ci peuvent donc être différentes –, ce qui nous permettra de mieux cerner les enjeux qu’elle revêt selon les divers contextes où elle se réalise. Elle a également développé des notions telles que la traduction verticale et horizontale. La première correspond à une traduction non territorialisée dans un contexte institutionnel de droit international ou régional négocié. L’équivalence en traduction se veut uniformisante afin de faciliter une interprétation uniforme d’un droit unique énoncé dans une multitude de versions linguistiques, par exemple, au sein de l’Union européenne. La seconde, correspond à une traduction territorialisée destinée principalement à la connaissance d’un droit autre ou à la reconnaissance du droit de l’autre, voire à l’administration de justice. Cette dernière présente des caractéristiques culturelles marquées. L’équivalence en traduction se veut dès lors localisée. Enfin, elle a présenté la notion de « degré de juridicité » : en quelle mesure l’énoncé est investi des termes juridiques exigeant leur connaissance préalable et en quelle mesure la règle contenue revêt de force obligatoire : plus ces deux paramètres sont présents, plus le degré de juridicité est fort et élevé.

• Lors de l’atelier intitulé « Évaluer le « degré de juridicité » d’un texte juridique à traduire » il était prévu de développer davantage cette notion, à l’aide des textes issus de la pratique professionnelle des traducteurs juridiques et experts de justice, à partir des paramètres suivants : le contenu en science juridique nécessaire à la traduction et les effets juridiques du texte. Évaluer le degré de juridicité d’un texte s’impose comme démarche préliminaire utile à la traduction du droit.

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