I UNIVERSITÉ D’ÉTÉ EN TRADUCTOLOGIE – 20 au 24 juillet 2015 (1ère partie)

J’ai eu le grand plaisir d’assister à la première Université d’été en Traductologie en France, qui a eu lieu du 20 au 24 juillet à l’Abbaye de

Cloître de l'Abbaye de Valloires

Cloître de l’Abbaye de Valloires

Valloires (Picardie). Impossible ici de retranscrire toute la richesse des enseignements, mais quelques notes, quelques idées clés du discours des intervenants. Cet événement a été présenté par Florence Lautel-Ribstein, Viviana Agostini-Ouafi et David Elder, qui ont remercié les membres de la SofT, de la SEPTET et les collaborateurs des autres laboratoires ayant participé. Il a accueilli une trentaine de participants – doctorants et professionnels de la traduction – et vingt intervenants. Le matin nous pouvions suivre quatre cours théoriques, l’après-midi nous avions la possibilité d’assister à deux ateliers parmi quatre proposés. Un débat clôturait chaque journée.

Marc de LAUNAY, philosophe et traducteur, a présenté « La traduction comme interprétation ». Il a commencé son intervention

autour de l’impasse auquel conduit le couple conceptuel « le même et l’autre » – l’autre étant l’avatar du même. Or, la traduction d’un original n’étant pas son même – elle ne se doit donc pas d’être identique –elle est limitée par son interprétation. Celle-ci impose à la traduction de réécrire l’équivalent sémantique et sémiotique de l’univers de l’original, rapprochant le traducteur du rhéteur. Tout traducteur est confronté à la prise d’une décision interprétative qui implique une décision d’écriture individuelle qui ne peut pas être l’objet d’une normativité, d’autant plus que la traduction repose sur le principe qu’aucune configuration de sens n’est stable. La richesse supérieure de la pensée informulée nous renvoie, dit l’auteur, à l’autre problème de la traduction qui est celui de l’imagination créative. Les théoriciens de la traduction doivent réfléchir au problème constant qui pose l’innovation linguistique sous la forme de symbole linguistique (métaphore) liée à la fonction de l’imagination.
• Dans l’atelier nous avons analysé depuis une perspective herméneutique l’épisode de « Babel », La Bible, Genèse XI, 1-11. Marc de Launay fait appel à une herméneutique général comme méthode d’interprétation car il considère qu’il faut rétablir le même écart que l’original a introduit dans son contexte historique et culturelle. Un traducteur doit comprendre l’original comme l’auteur l’a conçu, il a accompli son

WP_20150724_12_42_50_Pro

Dans le cloître heureuse d’être là

travail quand la traduction donne une interprétation qui est « possible ».

Charles Le Blanc, philosophe, écrivain, traducteur et professeur à Otawa, nous a parlé de « La fonction de l’histoire en traductologie », son objectif étant de nous faire comprendre les liens qui unissent Histoire et traduction en traductologie. Il part de l’hypothèse que la mémoire, le souvenir de la quête individuelle, peut être comprise symboliquement comme étant l’acte de naissance de l’Histoire « l’histoire est la discipline qui œuvre à transformer l’œuvre en mémoire ». L’histoire de la traduction a donné au sens une démarche interprétative, ce qui place la traduction en herméneutique. C’est ainsi que Charles Le Blanc a évoqué le problème, essentiel, des « sens » de l’énoncé car l’idée de « signification » et l’idée d’ « énoncé » sont sujettes à des variations dans le temps. Ils possèdent donc une dimension historique qui influence notre façon de traduire – l’œuvre reste la même mais la compréhension que nous en avons change complétement. Avicenne, nous dit l’auteur, ne lisait pas Aristote comme Heidegger et pourtant les fragments à interpréter sont les mêmes. La place du lecteur est donc très importante et l’histoire met en évidence la distance entre la communauté d’origine et son lecteur. Les traducteurs en tant que lecteurs perçoivent cette distance avec le texte établie par sa propre expérience personnelle. C’est ainsi que traduction et histoire vont de pair dans le sens historique et chaque relecture invite à des nouvelles retraductions qui s’enrichissent de nouvelles interprétations. Si chaque texte appelle implicitement une lecture, la traduction elle l’appelle explicitement, le lien entre l’histoire et la traduction est celui de cette explicitation. Charles Le Blanc voit, à juste titre, un « renouveau » dans chaque relecture du texte.
• Dans l’atelier, il était prévu d’étudier le texte de L. Bruni, De l’interpretatione recta, p. 1-9.

Yves Chevrel, professeur émérite de l’université Paris-Sorbonne, dans « Écrire une histoire des traductions en Europe : le XIXe siècle » a présenté rapidement le travail de ses homologues en Espagne, Historia de la traducción en España, de L. Pegenaute et de F. Lafarga – dont il remarque que la périodisation a été calée sur la périodisation exclusivement littéraire – en Angleterre, History of Literary Translation in English, et l’ouvrage qu’il codirige en France, Histoire des traductions en langue française, dont la périodisation s’est faite sur des périodes historiques générales. La méthode employée a consisté à identifier l’objet que l’on prend comme étant une traduction, à établir les listes des traductions et des traducteurs, à ne parler que des traductions dont les collaborateurs avaient pu avoir l’original en main et à analyser le péritexte et l’épitexte. Un effort de bienveillance a été fait à l’égard de la poéticité et de l’éthicité. Y. Chevrel évoque quelques perspectives de recherche comme la comparaison des travaux réalisés et pointe l’importance de l’histoire culturelle, l’un des éléments essentiels dont la littérature devrait s’emparer.
• L’atelier avait pour but de mettre en évidence quelques-uns des problèmes posés par l’histoire de deux pièces d’Ibsen en Europe : Et dukkehjem (Maison de poupée) et Gengangere (Les revenants).

Dans la salle des conférences (ancien réfectoire)

Dans la salle des conférences (ancien réfectoire)

Isabelle Nières-Chevrel, professeur émérite à l’université de Haute-Bretagne, a intitulé son intervention « Les traductions de la littérature de jeunesse anglaise de la Révolution française à Harry Potter ». Après avoir tracé une chronologie des traductions en français d’une vingtaine d’œuvres de la littérature enfantine anglaise, elle a développé son discours autour de trois axes : la notion de traduction comme activité de l’interprétation de la lecture, de l’historicité de la traduction et de la traduction comme objet dans un marché (traduire et diffuser pour un marché de masse). Elle a également soulevé deux problèmes propres à la littérature de jeunesse : la présence d’images – le problème de leur transfert – et l’existence d’un double lectorat (adulte et enfant) depuis le texte original, par exemple chez Alice aux pays des merveilles, ce qui peut entrainer des perspectives de traduction différentes.
• Dans l’atelier elle a mis en lumière la lecture du traducteur, lecture qui est orientée puisqu’il lit en sachant qu’il va traduire. Lire c’est construire du sens, si traduire est « re-produire » un texte source, ce que le traducteur traduit est la lecture qu’il en a faite, son interprétation. Elle s’est interrogée sur les possibilités de repérer dans une traduction les soubassements de la compréhension que le traducteur a faite du texte. Nous avons essayé de répondre à cette question à travers l’analyse de quelques traductions. C’est ainsi que nous avons pu observer que certains traducteurs ont mieux compris les jeux de contradictions logiques, les relations hiérarchiques entre les personnages, les jeux de mots, etc., ce qui s’est reflété dans leur traduction.
Isabelle Nières-Chevrel a conclu son intervention faisant appel en quelque sorte à notre bienveillance à l’égard des traductions passées car ce qui est lisible aujourd’hui peut-être ne l’était pas auparavant. Les traductions passées sont des documents précieux car elles portent des traces du contexte dans lequel elles ont été produites et de la lecture du traducteur.

Lawrence Venuti, traductologue et traducteur, a centré son discours autour de l’intertextualité, question centrale dans la production et la réception des traductions. Cependant, la possibilité de traduire la plupart des intertextes étrangers avec exhaustivité est tellement limitée qu’elle est pratiquement inexistante. Souvent elles sont remplacés par des relations analogues dans la langue cible, mais en fin de compte différentes. L’intertextualité complique ainsi la traduction, l’empêchant d’établir une communication fluide et d’ouvrir le texte traduit aux possibilités d’interprétation qui varient avec les facteurs culturelles du contexte cible. Pour activer ces possibilités et en même temps améliorer l’étude et la pratique de la traduction, nous devons travailler à théoriser l’autonomie relative du texte traduit et augmenter la conscience de soi de traducteurs et des lecteurs de traductions.
• Dans l’atelier il était prévu d’étudier la version italienne de Sexual Perversity in Chicago, la version anglaise de Il lapsus freudiano. Psicanalisi e critica testuale et sa traduction anglaise de 100 colpi di spazzola prima di andare a dormire (100 Strokes of the Brush before Bed).

Jean-René Ladmiral, philosophe et traducteur,  a émis la thèse suivante : « il y a une sacralisation du texte source, c’est ainsi que le texte original est investi comme un texte originaire, phénomène qu’il nomme « l’inconscient théologique ». Après une brève introduction il a développé la problématique de la didactique de la traduction car celle-ci devient un dispositif d’apprentissage de langues, ce qui entraîne des effets pervers car au lieu de s’intéresser à la traduction en soi, on la grammaticalise et elle devient un exercice noté, ce qu’il nomme la traduction « traquenard ». La traduction comme dispositif d’enseignement va être à l’origine des sourcistes. Trois instances : le sourcier, axé sur le signifiant et sur la langue source, le cibliste qui est axé sur le signifié ou mieux sur « l’effet » et sur le discours « en m’écartant de la lettre je vais plus près du sens » et enfin l’effet, où il distingue les effets pragmatiques – liés à des contextes de communication ou situationnels. Il plaide pour la « délexicalisation » et crée le concepte « sémantème » : unité de sens, ce cela que l’on va traduire.
• L’atelier a débuté autour du concept de théorème : résultat d’une activité de théorisation. Ce sont des principes ou des concepts, des phrases ou des mots utiles pour apporter une solution aux problèmes de traduction. Il distingue entre théorèmes généralistes (choix de traduction quand une traduction directe n’est pas possible), théorèmes contrastifs (circonstancié à un couple de langues ou des langues particulières), théorèmes de ré-idiomatisation stylistique » (ajouts et/ou réajustements dans la traduction). Enfin, le théorème du camembert paradoxal : « un texte qui coule et qui tient » donc, fluide et cohérent. S’appuyant sur la comparaison avec la brioche aux raisins – à la fin de la cuisson la pâte a changé, mais pas les raisins – il met en lumière la dialectique du décalage qui vient s’ensimer entre le vouloir dire du texte original et ce que le texte final dit. Le vouloir dire de la traduction est la représentation mentale que l’on se fait de ce l’auteur a voulu dire.
Dans un deuxième temps, il a parlé des difficultés liées au sens du texte. Celles-ci peuvent être d’ordre linguistique (connaissance de la langue employée), pragmatique (liées à la perception) et herméneutique, (liées à l’interprétation). J.-R. Ladmiral propose une dissimilation : décrocher de la langue, de la rémanence « têtue » des signifiants. Il estime qu’il n’est pas toujours nécessaire de traduire la phraséologie du texte original par une autre phraséologie dans le texte final, mais de traduire ce qui dit le texte, faire passer le sens et les faits (dans la lignée de H. Meschonnic). Il rappelle l’idiosyncrasie du traducteur, chacun de nous a une subjectivité quasi transcendantale qui met en avance sa sensibilité traductrice : subjectivité de sa lecture, de sa pensée et de son écriture.

Georgiana LUNGU-BADEA, professeur et traductrice, a intitulé son intervention « Traduire à la lumière des culturèmes ». Elle a développé son cours autour de la notion de culturème. Ce concept renvoie à des unités porteuses d’informations culturelles, à des termes culturellement marqués, ce que la plupart des linguistes, traductologues et traducteurs connaissent par les syntagmes tels que realia, termes culturels, allusions culturelles, références culturelles, ethnonymes, etc. Ils intègrent les traits culturel du verbal (mots, traits paralinguistiques, formules linguistiques), non-verbal (mimique, geste, langage corporel) et extra-verbal (temps, espace, etc.) La notion de culturème désigne tout support de signification dans une culture donnée et l’ensemble des faits culturels spécifiques à des domaines de spécialité très variés. La complexité du concept est due à la pluralité des réalités auxquelles il renvoie.
• Son atelier intitulé « Repérages et traductions des culturèmes dans les textes pragmatiques » nous a permis d’analyser quelques culturèmes dans leur contexte et voir les difficultés de traduction qu’ils présentent. Afin d’illustrer un cas de culturème historique l’auteure a présenté le cas d’un ouvrage du XVIIIe siècle comportant le mot « bulgare », équivalent à l’époque de « bougre », « sodomite », mais qui a été traduit dans toutes les langues, sauf en roumain, par « bulgare » ce qui est un anachronisme ! Dans le cas des culturèmes actuels nous trouvons par exemple « ubuesque », « poujadisme », etc. L’étude du culturème roumain Făt-frumos dont les possibilités de traduction en français – prince charmant, beau vaillant o bel enfant – ne sont pas des culturèmes a permis de voir qu’il n’est pas toujours possible, ni nécessaire, de traduire un culturème par un autre culturème dans la langue d’arrivée.
Quant aux possibilités de restituer le culturème, G. Lungu Badea a énuméré quelques-unes : la traduction directe par emprunt, l’étoffement, la préservation du culturème et l’insertion explicative dans le texte cible ; ou bien une solution « composite » consistant à ajouter à la solution précédente (emprunt et incrémentialisation) une note en bas de page dans laquelle le traducteur consigne les caractéristiques du culturème. Elle déconseille de préserver le culturème et d’insérer une explication dans le texte cible car cela conduit à la confusion.
Le traducteur sait que la traduction implique trans-former (métamorphoser) mais parfois aussi altérer la forme (anamorphoser) il doit donc re-donner une « forme » au texte final et de le re-mettre en forme. Lors de sa conclusion elle a rejoint le « théorème du camembert paradoxal » évoqué par J.-R. Ladmiral.

Florence Lautel-Ribstein, spécialiste de littérature comparée, de poésie anglaise et française, et de traductologie, a construit son cours autour de la « Théorie des formes sémantiques (TFS) et traduction littéraire ». Selon l’auteure, avant d’aborder une traduction il faut s’interroger sur notre rapport au monde et le rapport à la langue. Selon la phénoménologie – étude de contenu de conscience et de structure des faits de conscience – les choses, les objets sont des réalités extérieures au sujet et au langage (par ex. : la table aurait une réalité ontologique, elle existerait antérieurement à la perception du sujet). Or, les références qui renvoient aux objets, les mots, ne se limitent pas à référer, ce qui induit à une confusion entre les objets et les mots. Elle distingue ainsi référence et dénomination, tout objet relève de l’ « indéfinité » (façon d’être nommé). Le mot « table » ne représente pas la table mais il porte en lui l’expérience de la perception de cet objet. L’idée que dans le processus de métaphorisation il y aurait un sens primaire, littérale, puis un second figuré serait ainsi caduque depuis cette perspective. Après avoir définit la forme sémantique elle a abordé la méthodologie du traduire littéraire où elle nous invite à penser la construction du sens dans le texte source à partir de cette approche et à produire un texte final ou cible à partir des « formes » et non à partir de segments de langue.
• L’atelier consistait en l’analyse comparatiste des trois traductions (celles de M. Yourcenar, de C. Wajsbrot et de M. Cusin) du roman Les vagues, de Virginia Woolf, et à partir de ces exemples, à montrer les avantages de la théorie des formes sémantiques en traduction.

Publicités

, ,

  1. Poster un commentaire

Cet article vous intéresse ? Vous pouvez vous laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :